27 janvier 2025 – 27 janvier 2026
Un an, jour pour jour.
Un an d’une histoire qui a chamboulé toute une ville, qui a détruit des milliers de vies. Encore une fois, pour les AUTRES, ce n’est qu’un calendrier. Des jours qui passent et viennent, le temps qui ne cesse de couler. Des années qui changent, la vie qui suit son cours…
Mais pour les fils et filles de Goma, c’est bien plus que ça :
Il s’agit d’un an de misère, un anniversaire de douleurs, de souffrances, de tristesse, de deuil, de CHAOS.
Il est difficile de lire cette date sans se rappeler cette semaine infernale, particulièrement ces nuits entre le 26 et le 31 janvier 2025.
Il est difficile de lire cette date sans penser à cette terreur dans les yeux de nos enfants, à ces questions pleines de sens auxquelles, en tant que parents, nous n’avions aucune réponse. Aucune réponse, plantés là, entre nos propres peurs et incertitudes et la grande envie de les rassurer, de les préserver du pire ; mais comment ?
Cette date nous rappelle aussi notre impuissance et la rage qui va avec lorsqu’il s’agit des êtres chers en danger, pourtant tu ne peux rien faire pour eux. C’est une torture constante, tu aimerais prendre leur place, pourtant même ce grand sacrifice reste insuffisant et très insignifiant face à l’ampleur de choses et du coup, tu cesses de ressentir ; tu as tellement ressenti d'émotions intenses que tu t'es pris un coup terrible, tu deviens incapable d’émotions, VIDE, si VIDE.
Le sentiment du VIDE, il fait très mal, je peux vous l'assurer.
Il est difficile de lire cette date sans se rappeler du noir, ce noir dans lequel nous étions : pas de courant, pas d’internet, pas de batterie, pas d’eau.
Nous avons le lac, mais ces jours-là, nous étions comme dans le désert. Nos maisons tarissaient et le danger nous guettait dehors. Chaque goutte avait une valeur précieuse : la survie.
Nous avions été, en plus de la terreur, mis au choix le plus difficile : certains ont dû choisir entre être mourir de faim ou d’une balle en allant chercher comment ne pas mourir de faim ; choisir de mourir de soif ou d’une bombe en allant chercher de l’eau pour ne pas mourir de soif ; choisir de mourir de sa maladie ou d’une balle en allant chercher le médicament pour ne pas mourir de la maladie … Des choix très difficiles, ils sont nombreux. Chacun a dû choisir, chacun a dû consommer les conséquences ses choix.
Quand j’y repense aujourd’hui, nous n’avions aucun choix, c’était une condamnation à l’avance, en attendant que la sentence s’exécute, seuls les plus chanceux ont survécu.
C’était horrible ! Et seuls nous, les survivants, pouvons encore le dire.
Mais qu’en est-il de tous ceux qui sont partis ?
Qu’en est-il de ces parents qui sont morts en allant chercher à manger pour leurs familles ?
Qu’en est-il de ces enfants qui ont reçu une balle en allant collecter de l’eau ?
Qu’en est-il de ceux qui sont morts en cherchant un abri sûr ?
Qui va parler pour eux ?
Qui va raconter leurs expériences ?
Qui a écouté leurs derniers mots ?
Ce n’est pas tout !
Qu’en est-il de leurs familles qui ont longtemps attendu ?
Certaines, dépassées par les événements, attendent encore.
Le choc était tellement intense que leurs pensées sont restées figées dans un monde idéal, celui qu’elles voudraient explorer : là où leurs êtres chers sont encore en vie.
Qu’en est-il de ces enfants qui attendaient que papa ou maman revienne pour manger ?
Ont-ils survécu ?
Ou la faim les avait-elle emportés…
Qu’en est-il de ces parents qui attendaient que leurs enfants rapportent de l’eau ?
Ces familles ont-elles survécu ?
Qu’en est-il de leurs cœurs ?
Ces blessures trouveront-elles un jour une guérison ?
Qu’en est-il de ces âmes qui sont parties, toutes inquiètes pour ceux qui restent derrière, attendant un retour qui n’aura jamais lieu ?
Qu’en est-il de leur état, quand elles voyaient leurs corps gisant sur le sol, pour être enfin jetés dans une fosse commune, sans cérémonie, sans présence des êtres chers…
Qu’en est-il de ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de faire de vrais adieux, de faire leur deuil ?
Qu’en est-il de tous les survivants ?
Qu’en est-il de ceux qui sont aujourd’hui dans les camps de réfugiés, en train de lutter contre le palu, le choléra, la malnutrition ?
Qu’en est-il de ceux qui errent encore, par-ci par-là, sans jamais trouver une zone de refuge ?
Cela fait quand même plus de trente ans que ça dure… Trente ans, pour certains, représentent le triple des déplacements déjà effectués, juste pour se mettre à l’abri.
Trente ans, … Et pourtant :
Pour les AUTRES, cette date n’est qu’une autre année qui s’ajoute à la chronologie des misères et d’une crise qui tourne en rond. Une crise habituée, une crise connue, tellement connue qu’elle a fini par être oubliée ou négligée.
Les victimes, elles, ne tournent pas en rond.
Elles explosent tous les jours, sous le silence ou l’indifférence des AUTRES.
Elles s’ajoutent à ces statistiques qui alimentent les rapports et les notes de plaidoyer : le nombre de victimes de violences sexuelles, le nombre d’enfants exploités pour survivre, le nombre de cas de malnutrition, le nombre de déplacés, le nombre de réfugiés, et puis leurs BESOINS, bla-bla… Et derrière chaque chiffre, il y a une personne, une personne unique, une vie particulière, des réalités différentes de ce box dans lequel on les met tous : les déplacés, les réfugiés, les ceci, les cela, … Derrière le contexte, il y a plusieurs contextes, qui affectent chacun différemment.
Au nom de ces personnes, beaucoup de travail se fait mais au fond, les choses restent les mêmes. Pas grand chose ne change.
La réalité est là :
Rien ne rendra à cet enfant ses parents perdus dans la guerre.
Rien ne rendra à cette mère ses fils.
Rien ne rendra à toutes ces personnes leur santé mentale d’avant-guerre…
RIEN ne pourra rendra tous ces petits détails précieux et intangibles que la guerre a pris !
La guerre détruit. Elle détruit tout. Elle déshumanise.
Cette date rappelle aux fils et filles de Goma la destruction de leur entrepreneuriat, la perte de leurs emplois ; car il faut l’admettre, plusieurs portes ont dû fermer et ne s’ouvriront peut-être plus jamais ; la destruction de leurs familles, de leur espoir, de leurs rêves, de leur courage… parce que, sans se voiler la face, nous ne sommes plus les mêmes ; personne ne reste elle-même après avoir connu la guerre.
Cette date ravive de nombreux mauvais souvenirs, ceux qu’on aimerait effacer, mais hélas. Cette date réveille les insomnies que nous avions classé, des cauchemars auxquels nous avions difficilement dit « au revoir »…
Elle rouvre des pages qu’on n’aurait jamais dû écrire, mais qu’on nous a forcés à tracer dans un livre difficile à jeter : notre propre histoire.
Et malgré tout cela, nous sommes là.
Nous sommes là aujourd’hui, malgré les pertes et les séparations douloureuses.
Nous sommes là aujourd’hui, malgré la douleur et la tristesse.
Nous sommes là aujourd’hui, malgré le découragement et la dépression.
Nous sommes là, malgré l’impuissance et la rage
Nous sommes là, brisés, meurtris, tristes, déçus, et peut-être aussi enragés ; encore !
Mais nous sommes là et nous le réalisons chaque jour, comme si c’était un rêve. Et pour moi, nous n’avons pas été épargnés pour rien.
Il nous reste, à chacun de nous, un devoir à accomplir.
Il nous reste, à tout le monde, un rôle à jouer pour briser le cycle et faire en sorte que les générations futures n’aient pas à revivre ce cauchemar…
Plus de 30 ans de guerre, c’est beaucoup. Mon souhait aujourd’hui, en dépit de ce film d’horreur qui nous revient, en dépit de toutes les souffrances endurées, de toutes les larmes versées, de toutes ces plaies, qui saignent encore est que chacun de nous trouve cette raison d’être encore là.
Que de nos larmes, nos peines, nos mauvais souvenirs surgisse cette lumière qui redonne espoir et nous guide vers le : « Ce n’est pas encore fini », « C’est encore possible », …
Ce n’est pas que l’anniversaire du malheur, c’est aussi l’anniversaire de la Grâce, de la Gratitude,
de l’Humilité.
Ce n’est pas qu’un rappel douloureux, c’est aussi un appel à la sagesse et à la plus grande leçon de la vie : « Tout peut arriver à n’importe qui, à n’importe quel moment. » mais tant que l’on respire, il y a encore de l’espoir !
Photo crédit : Omar Alnahi